Tendances de brevetage en délivrance oligonucléotidique, indicateur clé de l’innovation en biotechnologie

Étude menée par ROBIC en 2026
Les thérapies oligonucléotidiques et fondées sur les acides nucléiques suscitent un intérêt croissant dans le secteur des biotechnologies, notamment en raison de leur potentiel à cibler plus directement certaines causes génétiques de maladies. Toutefois, leur développement repose encore largement sur un défi clé : la délivrance. Cet article propose un aperçu des tendances récentes en matière de brevetage dans ce domaine, en mettant en lumière l’évolution des dépôts, les principaux marchés ciblés et le rôle des acteurs industriels, universitaires et de recherche dans l’innovation.
Pourquoi la délivrance est essentielle au potentiel des thérapeutiques oligonucléotidiques
Les thérapies oligonucléotidiques et fondées sur les acides nucléiques représentent une nouvelle modalité thérapeutique diversifiée et en croissance exponentielle. Les petites molécules traditionnelles ciblent généralement des protéines et sont intrinsèquement limitées puisque leur cible et leur profil pharmacocinétique sont directement déterminés par leur structure. À l’inverse, les thérapeutiques oligonucléotidiques sont des médicaments informationnels qui exploitent l’appariement de bases Watson-Crick naturellement présent pour cibler des séquences complémentaires d’ARN ou d’ADN (ou pour la synthèse de protéines spécifiques dans le cas des vaccins à ARNm), tandis que leur pharmacocinétique peut être optimisée séparément au moyen de modifications chimiques, souvent avec un effet minimal sur le ciblage. En ciblant l’ARN ou l’ADN, les thérapeutiques oligonucléotidiques peuvent souvent s’attaquer aux causes sous-jacentes de maladies comportant une composante génétique plutôt qu’à leurs symptômes, permettant ainsi de très faibles doses et des intervalles prolongés entre les administrations, ce qui réduit les effets secondaires et le fardeau pour les patients.
Bien que la chimie des acides nucléiques ait connu un essor depuis plus de 70 ans, l’approbation des thérapeutiques oligonucléotidiques a longtemps été freinée par un défi persistant dans le domaine : la délivrance. En raison de leur grande taille et de leur forte charge électrique, ainsi que de leur reconnaissance fréquente par le système immunitaire, les oligonucléotides ont historiquement présenté d’importants défis de délivrance systémique. Les récents succès des thérapeutiques à siARN, des vaccins à ARNm et des plateformes émergentes d’édition génétique ont été largement accélérés par les innovations en matière de délivrance, notamment les stratégies de conjugaison (en particulier le GalNAc) et les formulations à base de nanoparticules lipidiques (LNP).
Il convient de noter que, bien que le terme « oligonucléotide » désigne généralement de courtes séquences de nucléotides (environ 10 à 30 nucléotides), les termes « oligonucléotidique » et « fondé sur les acides nucléiques » sont utilisés ici de façon interchangeable pour des raisons de clarté, malgré les différences de longueur des séquences mises en œuvre dans les divers mécanismes d’action.
Méthodologie : comment les tendances de brevetage ont été analysées
Étant donné que les thérapeutiques oligonucléotidiques reposent sur une grande variété de mécanismes d’action, la recherche a porté sur les brevets dans les domaines suivants :
- les thérapeutiques oligonucléotidiques (oligonucléotides antisens (ASO), petits ARN interférents (siARN), microARN (miARN), aptamères et oligonucléotides immunomodulateurs (les oligonucléotides CpG));
- les systèmes d’édition génétique (CRISPR, édition primaire (prime editing), vecteurs à édition de bases et constructions destinés à la modification génétique);
- les vaccins à ARNm.
En plus de ces domaines, la recherche visait simultanément les technologies de délivrance, notamment les nanoparticules, les liposomes, les conjugués (GalNAc, peptides, anticorps, etc.) et les exosomes. La recherche a ainsi été effectuée à l’aide d’Orbit Intelligence afin d’identifier les technologies spécifiquement destinées à la délivrance de thérapeutiques fondées sur les acides nucléiques.
Une activité de brevetage en forte accélération depuis 2021
Selon la stratégie de recherche décrite ci-dessus, environ 5 750 familles de brevets publiées entre 2005 et 2025 ont été recensées.
Comme l’illustre la Figure 1, le nombre de familles de brevets a augmenté relativement lentement tout au long des années 2000 et 2010, avant de connaître une forte accélération à partir de 2021. Cette croissance reflète probablement plusieurs développements importants dans le domaine, notamment le succès clinique des conjugués GalNAc-siARN à la fin des années 2010 ainsi que l’explosion des investissements dans les vaccins à ARNm pendant et après la pandémie de COVID 19. Fait intéressant, le nombre de familles de brevets liées à la délivrance des acides nucléiques a connu un pic encore plus marqué en 2022 et a continué d’augmenter régulièrement entre 2023 et 2025. Il convient de noter qu’en raison de la période de confidentialité de 18 mois qui suit le dépôt, les données relatives aux dépôts de 2025 sont probablement sous-représentées.
Fig. 1 : Nombre de dépôts par année

Où se concentre l’innovation : les principaux territoires de dépôt
Les Figures 2 et 3 présentent les familles de brevets actives depuis 2005 selon leur répartition géographique. Ces figures montrent que la Chine occupe une position dominante avec environ 2 700 familles de brevets dans le domaine, suivie de près par les États Unis et l’Europe avec respectivement environ 2 400 et 2 250 familles de brevets. Le Canada arrive au sixième rang mondial, pratiquement au niveau de la Corée du Sud, avec environ 1 150 familles de brevets chacun. Malgré un secteur biotechnologique relativement modeste, la sixième position du Canada témoigne de la force de son écosystème de recherche, particulièrement la recherche universitaire (abordé plus loin), et de sa longue tradition dans le développement de thérapeutiques oligonucléotidiques et de technologies de délivrance.
Cette solide base scientifique offre aux entreprises canadiennes des occasions de développer et de commercialiser des plateformes de délivrance en collaboration avec des partenaires nationaux et internationaux. Ces tendances de dépôts illustrent également l’importance d’une lecture stratégique du paysage de brevets. Au-delà du simple suivi des dépôts, la veille technologique et les analyses préliminaires de brevetabilité ou de liberté d’exploitation peuvent contribuer à éclairer les décisions de recherche et développement, de collaboration et de protection dans un domaine où l’innovation évolue rapidement.
Fig. 2 : Droits de brevets en vigueur à l’échelle mondiale

Fig. 3 : Droits de brevets en vigueur par pays de protection

Entre industrie et recherche académique et/ou institutionnelle: qui façonne le paysage des brevets?
La Figure 4 présente les vingt déposants principaux dans le domaine de la délivrance oligonucléotidique. Sans surprise, des géants pharmaceutiques tels que Moderna, Sanofi, BioNTech, Roche et Alnylam figurent parmi les principaux déposants. Malgré l’augmentation rapide du nombre de demandes déposées récemment par des sociétés comme Moderna, Sanofi et Roche, comme l’illustre la Figure 5, notre analyse indique qu’environ 55 % des demandes de brevet associées aux 50 principaux acteurs au cours des 20 dernières années proviennent d’établissements universitaires, dont plusieurs figurent parmi les dix déposants les plus actifs. Cela démontre le rôle fondamental que continuent de jouer les établissements universitaires, notamment aux États Unis, en Chine et au Canada, dans le développement des technologies de délivrance oligonucléotidique.
Pour les organisations, cette présence universitaire peut ouvrir la voie à des collaborations concrètes, notamment par l’octroi de licences, la recherche commanditée, le co-développement de plateformes de délivrance ou la validation de technologies dans des indications thérapeutiques ciblées. Ces collaborations peuvent aider à transformer des innovations issues de la recherche en solutions cliniques ou commerciales plus rapidement.
Fig. 4 : Familles de brevets par déposant / société mère

Fig. 5 : Familles de brevets par année de dépôt et par déposant / société

Les marchés prioritaires des déposants canadiens, européens et américains
Comme le montrent les Figures 6A, 6B et 6C, les déposants canadiens, européens et américains ciblent généralement les mêmes marchés principaux, soit l’Europe, les États Unis, la Chine, le Japon et le Canada. L’Europe et les États Unis occupent systématiquement les deux premières positions, bien que leur ordre varie selon la région d’origine des déposants. Sans surprise, les déposants européens visent d’abord l’Europe puis les États Unis, tandis que les déposants américains présentent la tendance inverse. Les déposants canadiens accordent également la priorité à l’Europe et aux États Unis, mais classent le Canada au troisième rang de leurs destinations de dépôt les plus importantes. Le Canada occupe la quatrième position chez les déposants américains et demeure parmi les cinq principales destinations des déposants européens, ce qui souligne l’importance continue du marché canadien pour les thérapeutiques fondées sur les acides nucléiques et les technologies de délivrance associées.
Ces priorités de dépôt s’expliquent notamment par la taille et la maturité des marchés pharmaceutiques visés, la présence d’écosystèmes cliniques et réglementaires bien établis, ainsi que le potentiel commercial associé aux thérapies innovantes dans ces territoires. L’Europe et les États Unis demeurent des marchés incontournables en raison de leur importance économique, de leurs cadres réglementaires structurés et de leur capacité à soutenir l’adoption de nouvelles modalités thérapeutiques. La Chine et le Japon représentent également des marchés stratégiques en raison de leur poids croissant dans les sciences de la vie et de l’importance de leurs populations de patients. Quant au Canada, sa présence parmi les principales destinations de dépôt reflète à la fois son écosystème de recherche actif, son marché biopharmaceutique spécialisé et son rôle comme territoire pertinent dans les stratégies nord américaines de protection de la propriété intellectuelle.
Fig. 6A : Droits de brevets en vigueur par pays de protection – Déposants canadiens

Fig. 6B : Droits de brevets en vigueur par pays de protection – Déposants européens

Fig. 6C : Droits de brevets en vigueur par pays de protection – Déposants américains

Le positionnement canadien : un écosystème porté par la recherche et les plateformes de délivrance
Les Figures 7A, 7B et 7C présentent respectivement les principaux déposants canadiens, européens et américains. Ceux-ci comprennent à la fois de petites et grandes entreprises, ainsi que des instituts de recherche publics et des universités.
La Colombie‑Britannique se démarque au Canada grâce à des acteurs de premier plan à l’échelle mondiale comme Arbutus Biopharma, Acuitas Therapeutics, l’Université de la Colombie‑Britannique et Nanovation Therapeutics. Il est intéressant de noter qu’Acuitas et Nanovation reposent toutes deux sur des plateformes LNP indépendantes de la cible thérapeutique et collaborent avec d’autres sociétés pharmaceutiques. Cela semble suggérer qu’il y a un marché d’intérêt pour les entreprises canadiennes souhaitant développer des thérapeutiques oligonucléotidiques.
Bien que la Colombie‑Britannique ait ouvert la voie en matière d’entreprises axées sur la délivrance, les investissements récents dans l’écosystème québécois des acides nucléiques, notamment l’investissement phare de 165 millions de dollars dans le programme DNA to RNA (D2R) de l’Université McGill, ainsi que l’ouverture récente par Moderna d’une usine de fabrication de vaccins à ARNm de pointe à Laval, représentent des jalons importants pour le Québec et créent d’importantes possibilités de croissance continue dans le secteur des thérapeutiques fondées sur les acides nucléiques et des technologies de délivrance. À mesure que les technologies de délivrance deviennent un facteur de différenciation de plus en plus important dans le développement des thérapeutiques oligonucléotidiques et fondées sur les acides nucléiques, ces investissements pourraient contribuer à positionner les acteurs québécois dans l’un des segments les plus dynamiques du secteur des biotechnologies.
Fig. 7A : Familles de brevets par cessionnaire – canadien

Fig. 7B : Familles de brevets par cessionnaire – européen

Fig. 7C : Familles de brevets par cessionnaire – américain

Conclusion : protéger l’innovation dans un domaine en pleine transformation
Le succès mondial des vaccins à ARNm pendant la pandémie de COVID‑19, combiné à l’efficacité remarquable de la plateforme de conjugaison GalNAc, a propulsé les thérapeutiques fondées sur les acides nucléiques au premier rang des nouvelles modalités thérapeutiques, la délivrance demeurant l’un des principaux défis à relever. Au cours des deux dernières décennies, l’activité de brevetage liée à la délivrance des thérapeutiques oligonucléotidiques et fondées sur les acides nucléiques a connu une croissance substantielle, reflétant l’importance grandissante des technologies de délivrance à mesure que les médicaments à base d’acides nucléiques sont passés du stade de concepts prometteurs à celui de produits thérapeutiques approuvés.
À mesure que les thérapeutiques oligonucléotidiques vont s’étendre à de nouvelles indications et modalités thérapeutiques, les technologies de délivrance vont demeurer au cœur de l’innovation. Pour les organisations québécoises et canadiennes, cela représente une occasion de développer, protéger et commercialiser des technologies capables de relever l’un des défis les plus importants auxquels font face les thérapies fondées sur les acides nucléiques.

À propos de ROBIC
ROBIC accompagne les entreprises dans la stratégie, la protection, la commercialisation et la défense de leurs actifs immatériels depuis plus de 130 ans. Ses équipes regroupent des professionnels hautement qualifiés en matière de propriété intellectuelle (PI). Du stade de l’idéation jusqu’à la mise en marché, ROBIC soutient ses clients tout au long du cycle de vie de leurs actifs de PI, à l’aide d’une approche intégrée alliant expertise juridique, stratégique et commerciale.
À propos de l’auteur, James Thorpe
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James Thorpe est conseiller technique en brevets au sein du groupe ChemLife de ROBIC. Titulaire d’un doctorat en chimie bioorganique de l’Université McGill, il accompagne les innovateurs des secteurs de la chimie, des biotechnologies et des sciences de la vie dans la protection de leurs innovations. Ses travaux de recherche sur le développement de méthodes durables pour la synthèse de thérapies à base d’acides nucléiques lui confèrent une compréhension approfondie des enjeux scientifiques et de propriété intellectuelle propres aux technologies émergentes du secteur.
Pour plus d’information sur cette étude et sur les activités de ROBIC en matière de propriété intellectuelle, veuillez écrire à brevpat@robic.com


















































