Ce que les thérapies à ARN nous apprennent sur la maturité de notre écosystème

Note sur l’auteure

Delphine Davan
Directrice des partenariats et du développement des affaires
TransBIOTech
LinkedIn
Biographie
Issue d’un parcours international en Europe, aux États-Unis et au Canada, Delphine Davan agit depuis 20 ans comme trait d’union entre innovation scientifique, développement des affaires et marketing, et possède une solide expérience en relations investisseurs dans le secteur biotech. Depuis sa position chez TransBIOTech, elle contribue activement au renforcement et au rayonnement de l’écosystème des sciences de la vie du Québec, tant à l’échelle canadienne qu’internationale. Elle est titulaire d’une maîtrise en Biologie cellulaire et moléculaire de l’Université des Sciences de Montpellier, France (2003) et d’un MBA exécutif de McGill–HEC Montréal (2018).
Cet article été originalement publié sur LinkedIn le 4 février 2026.
Les discussions autour des thérapies à ARN ont clairement gagné en maturité ces dernières années. En 2024, Le Gouvernement du Québec a investi plus de 20 millions CAD pour positionner la province comme un chef de file mondial en thérapies ARN et structurer la filière industrielle. L’objectif était ambitieux: faire émerger des entreprises capables de développer de nouvelles approches pour le traitement des maladies rares, des cancers et des infections.
Depuis, la science a progressé, les plateformes technologiques se diversifient et les thérapies commencent à franchir les portes des laboratoires universitaires pour créer de la valeur, soit par la création de spin-offs, soit par des partenariats et leur intégration dans le portefeuille d’entreprises établies. Pourtant, au moment de lever des fonds pour poursuivre leur développement, un constat revient fréquemment : l’excellence scientifique, à elle seule, ne suffit pas à capter l’attention des investisseurs.
L’excellence scientifique, à elle seule, ne suffit pas à capter l’attention des investisseurs.
C’est précisément ce qui fait que l’événement organisé le 28 janvier 2026 par Axelys dans le cadre de l’initiative AReNA était particulièrement pertinent : offrir aux jeunes pousses des clés pour mieux comprendre la logique des investisseurs, accroître leur visibilité et mettre en lumière, dans toute sa richesse, l’écosystème québécois des thérapies à ARN.
Comprendre la logique d’investissement, pas seulement les critères
On parle souvent de « critères d’investissement » : différenciation, données, équipe, marché. En réalité, les investisseurs raisonnent rarement en listes figées. Ils cherchent avant tout une cohérence d’ensemble ; et surtout, une histoire crédible qui pourra, à terme, trouver un acquéreur.
Trois dimensions reviennent de façon récurrente et équilibrée, souvent de manière implicite :
- La science et la technologie : la compréhension fine de la maladie, la pertinence de la cible et le choix éclairé de la modalité thérapeutique.
- Les données : des preuves de concept robustes, idéalement générées ou validées par des tiers indépendants, capables de réduire les incertitudes majeures.
- La stratégie : la clarté du plan de développement, l’utilisation du capital et la manière dont la valeur sera créée à chaque étape.
À ces trois dimensions s’ajoute un facteur transversal déterminant : l’équipe porteuse du projet. Les investisseurs évaluent la capacité de cette équipe à exécuter, à s’entourer des bonnes expertises et à prendre des décisions structurantes dans un environnement hautement incertain.
Il ne faut pas perdre de vue que les investisseurs ne financent pas une technologie pour elle-même. Ils investissent avec une logique d’exit avec un retour sur investisseur, et cette sortie est le plus souvent liée aux besoins et aux priorités de la pharma, appelée à acquérir ces nouvelles technologies. Cela influence directement la façon dont les projets sont évalués, structurés et financés, parfois très tôt dans leur développement.
Ce fameux équilibre est révélateur d’une chose essentielle : un projet solide n’est pas seulement une bonne idée scientifique. C’est une trajectoire lisible, portée par une équipe crédible et alignée avec les réalités industrielles du marché qu’elle vise.
Un projet solide n’est pas seulement une bonne idée scientifique, c’est une trajectoire lisible.
L’importance de l’entourage et de la syndication
Au-delà de l’équipe fondatrice, un autre élément souvent sous-estimé par les jeunes entreprises est la qualité de leur entourage stratégique. Les investisseurs observent attentivement qui gravite autour du projet : partenaires scientifiques, entrepreneurs en série, conseillers sectoriels, fournisseurs clés, mais aussi les acteurs capables de renforcer la crédibilité du projet à mesure qu’il progresse.
Cet entourage agit comme un signal. Il reflète la capacité de l’entreprise à attirer des expertises pertinentes, à structurer son développement et à s’inscrire dans une dynamique collective plutôt que dans une trajectoire isolée.
La syndication s’inscrit dans la même logique. En vue d’une série A, la relation ne se construit pas au dernier moment. Engager le dialogue avec des investisseurs tôt, même à un stade très amont, est souvent interprété comme un marqueur de maturité, mais aussi comme une capacité à anticiper les prochaines étapes de financement et de création de valeur.
Dans un contexte où les investisseurs investissent rarement seuls, cette aptitude à fédérer partenaires, expertises et capitaux, devient un facteur différenciant à part entière.
ARN et concurrence entre modalités : un faux débat?
Les thérapies à ARN suscitent un enthousiasme réel, mais elles évoluent dans un paysage où d’autres modalités (PROTACs, ADCs, anticorps bispécifiques) avancent rapidement aussi. Plutôt que d’y voir une compétition frontale, les investisseurs raisonnent de plus en plus en termes d’adéquation cible–modalité.
L’ARN peut être la meilleure réponse pour certaines indications très spécifiques, mais pas nécessairement pour toutes. Cette lucidité est essentielle, notamment en oncologie, où une question revient régulièrement : disposons-nous aujourd’hui de modèles suffisamment prédictifs pour accélérer réellement la translation vers la clinique, ou avançons-nous parfois par incréments trop prudents ?
Modèles, données et dé-risking : le socle de la crédibilité
Un message ressort très clairement : les bons modèles restent fondamentaux. Les investisseurs continuent de faire confiance aux modèles in vivo robustes.
Le recours à des tiers spécialisés : CROs, experts CMC, consultants réglementaires, centres de recherche appliquée, comme TransBIOTech, est également perçu comme un facteur clé de crédibilité.
La question n’est plus seulement “quelles données avez-vous?”, mais “qui les a générées, et dans quel cadre?”
L’intelligence artificielle, quant à elle, trouve déjà sa place dans les processus de due diligence et l’analyse de données complexes. En revanche, les approches de découverte purement basées sur l’IA restent encore, aux yeux de nombreux investisseurs, à un horizon de deux à cinq ans, notamment en raison des limites liées à la qualité et à la taille des jeux de données disponibles.
Un écosystème québécois prêt à livrer
Le Québec dispose aujourd’hui de toutes les briques nécessaires pour faire émerger des succès en thérapies à ARN.
Ce qui ressort avec force de ces échanges, c’est que le Québec dispose aujourd’hui de toutes les briques nécessaires pour faire émerger des succès en thérapies à ARN : des jeunes pousses ambitieuses, des plateformes technologiques solides, des expertises reconnues et une capacité croissante à collaborer pour dé-risquer ces nouvelles thérapies.
La valeur d’un écosystème ne réside toutefois pas uniquement dans le nombre de projets, mais dans la qualité des interactions entre ses acteurs et leur capacité à faire aboutir des projets générateurs de valeur pour l’économie. À ce titre, des initiatives comme celle portée par Axelys et AReNA jouent un rôle essentiel : elles créent des ponts concrets entre science, capital et stratégie, et contribuent à structurer un langage commun propice à l’émergence de champions.
Des acteurs fédérateurs comme BIOQuébec participent activement à ce maillage, en rapprochant partenaires scientifiques, industriels et financiers, et en soutenant les relations avec les instances gouvernementales. Le Réseau des CCTT, et notamment les CCTT membres de l’ Escouade Sciences de la Vie, quant à eux, accélèrent le développement des innovations vers la clinique, en offrant expertise, infrastructures et accès à des financements non-dilutifs (subventions) aux entreprises émergentes.
En conclusion, les thérapies à ARN constituent un levier puissant pour démontrer la maturité collective de notre écosystème. À condition de mobiliser pleinement les forces existantes, et de poursuivre la structuration d’une trajectoire entre innovation scientifique, données et vision stratégique, nous avons les moyens de faire émerger des succès durables.
La réussite passera par notre capacité collective à soutenir une histoire cohérente, crédible et ambitieuse, fondée sur des données solides et portée par un écosystème capable de livrer.







































